Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

16/10/2013

Comment tu tchaches?

goudaillier-comment-tu-tchatches-1997-1.jpgPublié en 1997, par le professeur Jean-Pierre Goudaillier, Comment tu tchaches ?, ouvrage réédité en 2001.

 

Dès les premières lignes, j’étais surpris par l’appréciation émerveillée du professeur au Collège de France, Claude Hagège, sur le français marginal qui se parle, ou se parlait, au siècle dernier, dans les barres de logements sociaux autour de Paris :

 

« Manifestation linguistique d’une révolte, d’une culture des interstices ou d’une fracture sociale souvent profonde. C’est un français remarquable qui s’entend aujourd’hui dans les cités. »


Qu’avait voulu dire le maître éminent, il y a sept ans, soit en pleine mode des cités à la suite du film La Haine, par les mots culture des interstices ?

C’est très curieux comme formule. Interstices de quoi ?... Le terme désigne un « très petit vide entre les parties d’un corps ou différents corps. Les interstices des rideaux laissent passer le jour », dit Le Robert. Les interstices sont des fentes, de petites fentes, mais la « culture des fentes » pourrait faire jaser...ne laissons point notre imagination voguer, nul message d'amour fleuri dirigé a la gent féminine de nos banlieues...

L’interstice ainsi suggéré fait référence à la « fracture » lancée par le président de la République en 1995. S’il y a fracture, il se crée forcément des interstices entre les morceaux disjoints. On peut donc comprendre que la langue des banlieues un argot nourri d’anglais de la drogue et de langues africaines fleurisse aux points de frottement entre les cultures arabe, française, wolof, américaine, comme l’herbe pousse entre les pavés.

A la rigueur, cela se tient.

Mais de là à écrire : "C’est un français assez remarquable qui s’entend aujourd’hui dans les cités" Ah bon ? Vous trouvez ?


Certes, ce français se remarque, surtout quand les médias se chargent d’en faire la propagande sans qu’on ait besoin d’aller voir et entendre soi-même ce qu’il en est vraiment sur les trottoirs des fameuses barres. Mais est-il pour autant « remarquable » au sens où l’entend le professeur au Collège de France ? C’est-à-dire excellent parce que riche, expressif et efficace. Cela se discute dans la mesure où il est pratiqué par des jeunes gens qui ont à leur service entre trois cents et six cents mots pour tout dire, accompagnés par une série d’onomatopées pour loger les nuances, et soulignés par des gestes comme dans les dessins animés.

Et bien, là, réside la supercherie : ces mots violents, porteurs de sens différents, parfois contradictoires, qui désignent souvent des comportements tragiques et suicidaires, sont contemplés par des intellectuels au langage précis, châtié, pléthorique, lorsqu’ils s’entrecroisent en des lieux douillets où l’on tient la mort violente à distance respectueuse. L’argot des banlieues paraît à ces élites verbales comme des grains de poivre dans un bouillon, ils relèvent le goût. Fort bien ! Hélas ! ce qui manque aux locuteurs des cités, c’est justement le bouillon.

Ce qui crée l’illusion, c’est qu’un mot étrange répété à l’infini donne une impression de richesse tout à fait fausse, en réalité. Le ressassement mécanique d’une vingtaine de termes pittoresques jette de la poudre aux yeux en matière de prouesse verbale. Une enquête sérieuse montrerait, au contraire, que le français familier lui-même est en train de s’effacer des nouvelles générations dont le logos s’appauvrit bel et bien, quoi qu’on en dise, et de manière préoccupante. Je crains que la culture des interstices ne soit en fait celle des trous béants!

Les commentaires sont fermés.